Famille Christophe de Trois-Rivières
Contexte & origine
Christophe et Laurence
De Christophe «mulâtre libre, patenté» et Laurence «mulâtresse libre», nous ne savons pas grand-chose sinon qu'ils se sont mariés en 1796 - probablement en début d'année - et qu'ils ont légitimé leurs deux enfants, Héloïse et Jean Baptiste. Un jugement du tribunal de la Basse-Terre du 28/12/1808 homologue ce mariage ayant eu lieu «dans le courant de l'an V de la République» [1] .
Qu'est-ce qu'un mulâtre libre patenté ? Quelle différence avec un mulâtre libre ? Est-ce important ?». Et la qualification n'est pas anodine car l'histoire nous révèle que, ni complètement blancs, ni entièrement nègres, un sentiment de méfiance existait à l'égard de cette classe émergente dans les deux camps. Au début du 19è siècle, pour un même individu ce qualificatif variait selon le prêtre ou l'agent qui officiait. Et ceci jusqu'en 1848 où ces termes ont disparu de l'état civil.
Pour Christophe le terme «patenté» apparait la première et seule fois sur son acte de décès. En 1786 Laurence est qualifiée de «négrette libre» et en 1788 «mulâtresse libre».
A noter que tous leurs descendants sont distingués par «mulâtres ou mulâtresses», «libres de naissance», « métis ou métisses" [1].
Dans Le Code noir, ordonné par Louis XIV en mars 1685 il existait un statut civil et pénal pour les enfants issus du métissage :
- Art. 9 (extrait). «[…] l'homme libre, qui n'était point marié à une autre personne durant son concubinage avec son esclave, épousera dans les formes observées par l'Église ladite esclave, qui sera affranchie par ce moyen et ses enfants rendus libres et légitimes.»
- Art. 59. «Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes libres ; voulons que le mérite d'une liberté acquise produise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets.»
Ce n'est qu'en 1724, lors de la révision de ce code sous Louis XV, que la notion de Blancs et Noirs apparait, et que les affranchis perdent leurs droits juridiques. Avant la première abolition de l'esclavage de 1794, beaucoup de blancs vivaient en concubinage avec des femmes noires, quelques-uns étaient mariés. Certaines reconnaissances de paternité étaient faites clairement, et d'autres d'une manière implicite, par le biais des testaments ou d'affranchissement.
En 1789, après le vote de la Déclaration Universelle des droits de l'homme, certains colons y voyaient une perte de leurs intérêts et redoutaient des revendications, venant particulièrement des mulâtres. Au cours d'un de leurs échanges sur le sujet nous pouvons lire dans une «Correspondance secrète des colons, 11 janvier 1790» [4] :
« Je ne me lasserai pas de le redire : si nos esclaves peuvent soupçonner qu'il est une puissance à laquelle il appartienne de statuer sur leur sort, indépendamment de leurs maîtres ; si surtout ils acquièrent la preuve que les mulâtres ont recouru utilement à cette puissance ; s'ils sont convaincus qu'ils ne sont plus à notre égard dans une dépendance absolue ; s'ils voient enfin que, sans notre participation, les mulâtres sont devenus ou doivent devenir nos égaux, il n'est plus d'espoir pour la France de conserver ses colonies. »« Lorsque nous avons vu la Déclaration des droits de l'homme poser, pour base de la Constitution, l'égalité absolue, l'identité de droits et la liberté de tous les individus, notre circonspection [à l'égard de la Révolution] est devenue une espèce de terreur. »
Dès lors, tout a été fait pour que leur liberté reste sous contrôle : Mis à part le durcissement de la condition des esclaves, il a été décidé de faire payer aux futurs affranchis un droit (assez élevé) appelé «patente» et mieux encore, certains affranchis, noirs ou mulâtres non libres de naissance, devaient faire enregistrer à nouveau leur affranchissement et ainsi payer la patente d'où l'expression «libre patenté». Christophe a certainement dû payer une taxe pour entériner la liberté de sa famille. En 1796, il est recensé comme Maitre de case [3], donc propriétaire. Son décès le 13/04/1808 à Trois-Rivières à l'âge de 78 ans ne nous apprend rien de plus que son année de naissance vers 1724. Et il a toujours été désigné comme « le nommé Christophe » ou « Sieur Christophe ».
Quant à Laurence, son décès est probablement survenu juste après son mariage et avant le recensement de septembre 1796 – où seul Christophe et ses 2 enfants étaient recensés.
Héloïse CHRISTOPHE
Héloïse (ou Eloïse), leur fille ainée, née le 20/02/1786, a mis au monde un garçon prénommé Jean Baptiste -né le 04/02/1803- qui ne sera déclaré sur les registres de Trois-Rivières que le 04/11/1809 par Guillaume Pinaud, «habitant de la Martinique».
Ne retrouvant aucune autre trace d'elle en Guadeloupe, j'ai suivi celle de Guillaume Pinaud en Martinique. Et surprise (ou pas !) le 18/05/1812, à Saint Esprit, elle enregistrait la naissance de Jean Baptiste né «le quatre février mil huit cent trois à sept heures du soir, fils d'Eloise, mulâtresse libre…» et l'acte suivant, du même jour, déclarait la naissance de Julien né à Saint-Esprit "le dix-sept mai mil huit cent onze à 8h du soir, fils d'Eloïse, mulâtresse libre ... par son acte d'affranchissement accordé par MM de Clugni et Foulquier général et intendant de la Guadeloupe..."
Son patronyme et son origine sont confirmés lors du mariage de sa fille Joséphine CHRISTOPHE le 21/09/1843 à Saint-Esprit «… née le dix-neuf mars mil huit cent seize … fille naturelle de la demoiselle Héloïse CHRISTOPHE …». Le 20/09/1821, naissance de Zulma, toujours à Saint-Esprit «… est comparu la nommée Eloïse âgée de trente-cinq ans, mulâtresse libre à la Guadeloupe, d'après son extrait de baptême à nous présenté …».
Sa fille Laurence s'est mariée en 1832 et nous apprenons qu'elle est née vers 1802 à Trois-Rivières. Je n'ai encore retrouvé aucun élément sur l'origine de cette enfant qu'elle aurait eue à l'âge de 14 ans.
Ainsi, sur 8 enfants, 6 sont nés sur l'habitation PINAUD en Martinique et leurs actes de naissance/mariage/décès étayent sa présence sur cette ile en tant que propriétaire "caffeyère" puis propriétaire, jusqu'au 05/08/1844 – date de son décès.
Jean Baptiste CHRISTOPHE
Jean Baptiste Christophe a été baptisé le 29 mars 1788 à Trois-Rivières. Bien que son acte de baptême ne mentionne que le prénom de sa mère, sa filiation est assurée par le jugement cité précédemment.
C'est à partir de 1808 que nous le retrouvons âgé de 21 ans , habitant propriétaire , déclarant le décès de son père et signant le registre. Pour la première fois, le prénom de Christophe était clairement associé à un patronyme.
Puis vient le temps des épousailles. En 1809 il y a la retranscription de sa filiation sur les registres de Trois-Rivières. Peut-être avait-il besoin de ce document pour se marier. L'absence des registres à Trois-Rivières de 1810 à 1811 et de 1813 à 1816 ne permet pas de vérifier cette hypothèse.
Cependant, Le 22/04/1817 Jean Baptiste a déclaré la naissance de deux enfants : Emelize née le 13/11/1810 et Ferdinand né le 14/10/1815 de «Marie Aimée, son épouse», ce qui permet d'avancer que le mariage a eu lieu début 1810.
Le contexte historique et climatique permet d'expliquer l'absence de ces registres et le laps de temps entre les naissances et la déclaration :
De 1810 à 1816 soumise à des invasions et des batailles, la Guadeloupe a successivement appartenu à l'Angleterre qui l'a cédée à la Suède puis de nouveau l'Angleterre qui l'a rendue à la France le 24/07/1816 .
Du côté du climat : Les cyclones, les tremblements de terre et les tempêtes font des ravages dans l'ile et la destruction des documents peut avoir eu lieu à cette époque ou plus tardivement avec l'incendie qui a détruit le greffe du tribunal de Basse-Terre en 1918 où étaient conservés les doubles des registres.
En plus de la naissance de deux autres enfants , Elizabeth et Marie Lorance, et au fil des actes de l'état civil de Trois-Rivières, il déclarait le décès de son oncle Jean-Baptiste dit Legrand en 1824, enregistrait la déclaration d'affranchissement de Claire dite Pépé et de son frère Jean-Baptiste en 1833 et un an plus tard, le 07/05/1834 le décès de Claire dite Pépé LEGRAND «fille naturelle de feu sieur Jean Baptiste LEGRAND et de Martonne, est décédée dans la maison du Sieur Jean Baptiste CHRISTOPHE, son cousin ».
Son épouse, Marie-Aimée URBAIN MOESSE, mulâtresse, mourut le 04/02/1826. Il épousera en secondes noces Désirée LECOEUR à Basse-Terre en octobre 1839. Je n'ai pas retrouvé de descendance issue de cette union. Désirée meurt en mars 1849.
Le nom de Jean-Baptiste est cité régulièrement lors des mariages de ses enfants puis survient son décès le 03/02/1861 à Trois-Rivières à l'âge de 73 ans. Des « anomalies » sont à souligner sur l'acte de décès. Il est écrit :
"le sieur Jean Baptiste Christophe, âgé de soixante-dix ans, sans profession, né et domicilié en cette commune, de parents inconnus, veuf de feue Dame Marie Aimée Urbain Moesse, est décédé dans son domicile sis section de la regrettée Chemin Soldat".
Nous savons que Marie Aimée est décédée en 1826. Désirée Lecoeur, sa seconde épouse, est morte en 1849. De parents inconnus ? : Le jugement de 1809 atteste bien sa légitimation. De plus, il a bien été baptisé le 29/03/1788, ce qui donne un âge à son décès de 73 ans.
De 1539 à 1792 les registres étaient issus des paroisses et tenus par des religieux. Entre autres, des approximations concernant l'âge avaient des variations de 5 à 6 ans, voire 10. Si bien que l'Eglise a fait éditer un fascicule donnant des instructions pour la tenue et le contenu de ces registres.
Avec l'instauration de l'Etat civil au début de la révolution et par la suite, les nouveaux agents, n'ayant pour certains comme formation que leur zèle, n'étaient pas très «attentifs» aux éléments de filiation dans les actes. Apparemment cela a persisté pendant un certain temps mais heureusement pour nous, cela n'a pas duré !
Selon l'Insee Trois-Rivières est la commune avec la plus forte implantation du patronyme CHRISTOPHE entre 1891 et 1915.
Depuis 1808 et jusqu'à 1914, pour la branche de Jean-Baptiste et par stratégie matrimoniale, le patronyme est associé aux BARREAU, BELAIR, BENJAMIN, BERBAIN, BOURGEOIS, BULGARE, BUREAU, CAMILLE, CARRIERE, CLOTAIRE, COLON, DE LAFORCE, DESRUISSEAUX, DORVILLIERS, DUBUISSON, DUPUIS, EMMA, EPITER, ETIENNE, FELINES, FICADIERE, FONTANGE, GERMAIN, GUSTAVE, JOSPITRE, LAMBERT, LECOEUR, LEGRAND, LUCILIE, MERCILINE, MERCULE, ONESTAS, PELICO, PERREAU, PIERROT, PINAU, PROTOT, QUESTEL, ROMMIEU, ROMUALD, ROSEAU, SAINT-CHARLES, SAINT-OMER, SANONS, SARTHAL, SIMEON, SYLVAIN, TOUSSAINT, URBAIN-MOESSE, URSULET, VASSAUX, etc…
Cette histoire n'apporte rien à l'Histoire. Je partage simplement mon analyse et ma perception basées sur les éléments en ma possession.
Sources et infos
- [1] Jugement attestant le mariage de Christophe & Laurence retranscrit sur les registres de Trois-Rivières le 07/02/1809 (ANOM).
- [2] L'enfant né de l'union de blanc et de mulâtre est qualifié de métis, celui de mulâtre avec un noir, de câpre, celui de blanc et métis, de quarteron, de blanc et de quarteron, de mamelouk ou octavon
- [3] Habitation : Forme d'organisation productive dont le propriétaire est nommé « maître de case ».
- [4] Correspondance secrète des colons, 11 janvier 1790 : « Gens de Couleur » de 1685 à 1789 de Florence Gauthier – Edition Vacarme 2010/3 (N° 52), pages 22 à 23

