1803 - le Général ERNOUF et la prétendue liberté de la presse
"Pour assurer la liberté de la presse, aucun libraire ne pourra vendre un ouvrage avant de l'avoir présenté à une commission de révision".
C'est ce qu'a décrété Napoléon Bonaparte, encore Premier Consul, le 27 septembre 1803. Les journaux politiques étant déjà censurés depuis 1800 , ce texte y inclut les livres et tout autre écrit.
L'extrait présenté ci-contre, tiré du périodique parisien "La Clef du Cabinet des souverains" du 07 mars 1804 [1] -ce journal sera censuré et supprimé en 1805- met en évidence une des raisons du contrôle des écrits : aucune information ne devait contrarier les intentions de Napoléon. Il ne fallait pas que les français apprennent ainsi ses défaites, surtout pas contre les Anglais et encore moins dans la Caraïbe.
Un an auparavant, sous la pression des colons créoles, il avait signé le rétablissement de l'esclavage qui, dans les faits, n'avait été aboli qu'en Guadeloupe dès 1794. Et c'est le capitaine général Jean Auguste Ernouf [2] qui a été chargé de rétablir l'ordre dans cette île. Ce dernier a mis en place des exemples frappants de répression afin d'éviter un éventuel retour de l'insurrection. Il restera en poste jusqu'en 1810, date à laquelle il capitule et est fait prisonnier : la Guadeloupe devient une possession Anglaise. A son retour en France en 1811 Napoléon 1er l'accuse de trahison et le fait exiler. De ce fait en 1815, Ernouf se ralliera aux Bourbons, les mêmes qu'il traitait de "misérables" dans sa lettre en 1803, et participera au retour de Louis XVIII sur le trône (La Restauration).
Les Anglais ne rendront la Guadeloupe à la France qu'en novembre 1815, à la signature du Traité de Paris.
Mais revenons en 1803 : Napoléon avait le projet d'envahir la Grande-Bretagne. Après avoir vendu la Louisiane aux Américains et rompu unilatéralement le traité d'Amiens [3], il reprend les hostilités avec les Anglais. Ces derniers parviennent à conquérir quelques possessions françaises, telle l'ile de Sainte-Lucie le 22 juin 1803. Cela faisait partie d'une des stratégies du Premier Consul qui était d'attirer la flotte anglaise aux Antilles afin de pouvoir traverser la Manche tranquillement. Il lui fallait le soutien de toute son armée mais un de ses généraux, Jean Victor Marie Moreau [4] n'est pas d'accord et arrive à convaincre aussi les troupes sous ses ordres. Cet évènement pourrait-il faire "boule de neige" et affaiblir son projet ?

Le 27 aout 1803 les anglais, ayant eu vent de cette information la diffusent largement, tant et si bien qu'elle circule rapidement dans les iles anglaises aux Antilles sous le titre "Culbute de Bonaparte" dans la Gazette d'Antigue :
"Barbade, 6 octobre 1803 – Culbute de Bonaparte – l'arrivée ce matin du brick de S.M "Morne-Fortuné, commandé par le lieutenant Tate, venu en 35 jours d'Angleterre, ayant donné lieu à une variété de rapports, de la plus grande importance, à l'égard de l'état des affaires en France, nous avons, pour la satisfaction du public, obtenu l'extrait suivant de la dernière gazette de Londres par ce bâtiment : elle annonce des évènements de trop grande importance pour en retarder la publication au jour notre feuille paraît ordinairement.
Londres, 27 août – Nous avons plus d'une fois fait mention qu'un plan était en agitation pour élever l'étendard royal en France, sur le mécontentement qu'on assure positivement exister dans plusieurs départements.
Si ce plan peut être porté à un point de maturité, un des princes français se mettra à la tête d'une armée de royalistes ; on pense fortement que le général Moreau a été depuis longtemps mécontent de l'état des choses en France, et qu'il désapprouve la guerre et les mesures prises par le Premier Consul pour l'invasion de ce pays.
Nous avons reçu, ce matin, des avis très importants à ce sujet. Hier matin, le brick de sa majesté, Jackale, est arrivé dans les Dunes, envoyé du Texel par le capitaine Hotham, du Raisonnable, avec l'avis qui lui a été communiqué par le commodore hollandais, que la partie principale de l'armée française s'était déclarée pour Moreau …"
Ces articles sont placardés à Saint-Barthélemy, qui est aussi, en partie hollandaise. Le Gouverneur de la partie française de Saint Barthelemy en informe rapidement le général Ernouf (par le biais d'un commissaire de la Basse-Terre), en lui précisant qu'il n'a pas encore réussi à mettre la main sur les auteurs de ces affiches. Ernouf, adresse à son tour un courrier au sénateur Lefebvre dans lequel il dénonce "des diatribes, …des injures …. des fausses nouvelles". Une de ses craintes était que "aux travers de leurs injures, on voit la peur du résultat des grands évènements qui éclateront bientôt en Europe. Ils font courir de faux bruits pour ranimer le parti des lâches et misérables Bourbons, qui ne laissent pas d'avoir encore des partisans dans les Antilles françaises".
Nous comprenons bien pourquoi et comment ce décret sur la gestion de la presse devra être aussi appliqué fermement et rapidement dans les colonies françaises.
Napoléon se fera proclamer Empereur des Français le 18 mai 1804 et le sacre aura lieu le 02 décembre 1804.
Avec sa défaite à Trafalgar en octobre 1805, toujours par manque de coopération d'une partie de son armée, et face à la supériorité de la Royal Navy, Napoléon 1er abandonne ce projet d'invasion. Il portera son attention vers l'Europe et sera glorifié lors de la bataille d'Austerlitz.
Ernouf, en tant que commandant de la Guadeloupe, aura participé, bien malgré lui, à "assurer la liberté de la presse" telle que l'entendait Napoléon !
Marie-Luce
Sources et infos
[1] Article intégral sur Retronews – La clef du Cabinet des Souverains – n° 2589- 16 Ventose an 12.
[2] Jean Auguste Ernouf (1753-1827) - Général français commandant de la Guadeloupe de 1802 à 1810. En 1811, accusé de trahison par Napoléon 1er, il rallie le camp des Royalistes mais sera a nouveau destitué par Napoléon lors de l'épisode des "Cent jours".
[3] Traité d'Amiens, accord de paix signé le 25 mars 1802, qui met fin à dix ans de guerre entre la France et le Royaume-Uni.
[4] Avant 1800, Jean Victor Marie Moreau avait déjà refusé de se marier avec la Caroline Bonaparte, et avec Hortense de Beauharnais, respectivement sœur et belle-sœur de Napoléon. En juillet 1804, Bonaparte le fait bannir et rayer de l'armée.